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Saida et Baalbek, pionnières de la méthanisation

Par Le Commerce du Levant - lecommercedulevant.com | L.C. | - mis à jour :

À Saida, la société IBC SAL est pionnière dans la méthanisation des déchets, une technologie qui consiste à transformer les déchets organiques en énergie. Une autre initiative de ce type verra le jour à l’automne à Baalbek, cette fois financée par l’Union européenne.

Transformation des matières organiques

La méthanisation consiste à transformer de la matière organique en énergie par des bactéries en absence d’oxygène. Dans un premier temps, les déchets qui arrivent au centre de tri sont séparés mécaniquement, afin d’extraire les matières non organiques (métaux, carton, plastique, verre…). La matière organique récupérée est ensuite mélangée avec de l’eau afin d’obtenir une boue qui est pompée vers de grandes cuves cylindriques : les digesteurs anaérobie. Après une vingtaine de jours à une température de 55 degrés, la fermentation produit du biogaz, composé majoritairement de méthane. Ce biogaz est ensuite transformé en électricité et en chaleur. Le résidu de la digestion anaérobie, appelé digestat, peut être, lui, utilisé comme fertilisant dans l’agriculture.

La méthanisation n’a pas été évoquée dans le plan gouvernemental du 12 janvier 2015. Elle fait pourtant partie intégrante des technologies “Waste to Energy”, qui visent à transformer les déchets en énergie. Jusqu’à présent, seule la société IBC, basée à Saida, utilise ce procédé depuis 2012. Il s’agit d’une initiative privée, à proximité de l’ancienne décharge de Saida, sur un terrain de 40 000 m². Des investisseurs, majoritairement saoudiens, mais également libanais, y ont injecté environ 40 millions de dollars. Aujourd’hui, l’entreprise qui emploie 200 ouvriers traite les déchets de Saida et de l’Union des municipalités de Saida et de Zahrani (16 municipalités), collectés par la société locale de ramassage des ordures NTCC moyennant 95 dollars par tonne. Un tarif plutôt élevé par rapport aux autres villes du Liban, mais inférieur à celui pratiqué à Beyrouth et au Mont-Liban. IBC absorbe en moyenne 200 à 250 tonnes de déchets par jour, qu’elle transforme en 2 000 kWh d’énergie électrique et 2 000 kWh d’énergie thermique qui permet de chauffer les cuves. « Nous utilisons 90 % de l’électricité produite pour faire fonctionner notre usine et le reste pour éclairer 300 lampadaires de Saida », explique Karim Hammoud, directeur adjoint d’IBC, selon qui l’objectif de l’installation n’est pas de vendre l’électricité – même si à pleine capacité elle pourrait produire 5 MW par an –, mais d’économiser 3 000 à 4 000 dollars par jour. « Nous valorisons environ 90 % des déchets et 10 % seulement finissent en décharge, ce qui apporte une solution efficace à la collectivité pour un petit pays qui n’a pas de place pour enfouir ses déchets. »

Une technologie rentable ?

Trois ans après le début des opérations, l’entreprise est à peine rentable, étant donné l’amortissement élevé de l’investissement. D’autant qu’IBC fonctionne en sous-capacité. Conçue pour traiter 550 tonnes par jour, elle en reçoit à peine la moitié. Elle négocie avec d’autres municipalités de la région pour augmenter ce ratio.

L’autre difficulté tient à la composition des déchets. La construction de l’usine a été achevée en 2010, mais il a fallu deux ans de travaux d’ingénierie pour adapter la technologie européenne aux déchets libanais qui ne sont pas triés à la source. IBC a dû améliorer la séparation mécanique des déchets pour isoler la matière organique et pouvoir produire un compost plus pur, en mesure d’être vendu à des agriculteurs. Car le compost constitue une autre source potentielle de revenus pour IBC, qui souhaiterait en produire 40 à 50 tonnes/jour à partir de 200 tonnes de déchets.

Autre source de recettes : la vente des matériaux recyclables issus du tri (plastique, carton, verre…). IBC traite elle-même une certaine catégorie de plastique (LDPE) qui lui permet de produire des granules de plastique recyclable (20 à 25 tonnes/jour). La société envisage également de commercialiser certains types de déchets non recyclables destinés à être transformés en combustible dérivé des déchets (RDF), pouvant ensuite être utilisé par des cimenteries. Une technologie qui n’en est cependant qu’au stade de l’étude au Liban. « Ces sources de revenus additionnelles ne peuvent constituer qu’une part minoritaire de notre chiffre d’affaires, mais sont toujours bonnes à prendre », estime Karim Hammoud.

La méthanisation amenée à se généraliser ?

À Baalbek, c’est une autre usine de méthanisation qui sera opérationnelle à partir de septembre 2015. L’Union européenne et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) y financent la construction de centres de tri et d’un méthaniseur de petite taille, pour un montant de 1,9 million d’euros. Il s’agit d’un projet pilote mis en place par l’ONG italienne Cosv, qui devrait recevoir de 25 à 70 tonnes de déchets par jour – en collaboration avec la municipalité – et qui pourrait produire 200 kWh. « La méthanisation se développe de plus en plus à l’échelle mondiale, elle est de plus en plus utilisée sur le continent africain. Nous voulons démontrer qu’elle est adaptée au Liban, tout en étant viable financièrement », explique Nicolas Ritzenthaler, chargé de programme pour l’environnement à la Délégation de l’Union européenne. « C’est un savoir-faire qui ne s’improvise pas et qui demande beaucoup de patience. Plusieurs expériences de méthanisation ont échoué dans la région », avertit cependant Karim Hammoud.

Le défi pour le Liban vaudrait cependant la peine d’être relevé, estime l’expert en méthanisation Cyril Rollinde, qui vit entre le Liban et l’Inde. « La part des déchets organiques sur le total représente le double de ce qui est collecté en Europe ; c’est un avantage couplé au fait qu’il existe un vrai marché pour le compost, dans un pays où les sols sont fortement pollués par les fertiliseurs. » Le climat libanais permet également de chauffer plus facilement les digesteurs, en utilisant moins d’énergie. Le potentiel à court terme de la méthanisation ne se limite pas aux ordures ménagères, estime l’expert français. « La méthanisation à la ferme et la méthanisation industrielle, qui se sert des déchets provenant des effluents industriels, sont des voies intéressantes à explorer au Liban, dans la mesure où les déchets municipaux sont encore peu triés. Elles peuvent combler localement des besoins en énergie. »

Mais pour que le secteur puisse croître, il faudrait une politique d’incitation à l’achat de l’électricité produite, soutient Nicolas Ritzenthaler.